de-ce-este-romania-altfel-copertaLes roumains me demandent souvent ce que je trouve de si spécial à leur pays. Le ton est incrédule, comme s’il fallait être fou pour aimer la Roumanie. J’essaie ici de comprendre ce que peuvent reprocher les roumains à la Roumanie et que le visiteur occasionnel que je suis ne peut pas voir.

Mon indic sur place m’a récemment conseillé de lire : “De ce este Romania alftel?” (Pourquoi la Roumanie est-elle différente ?) de Lucian Boia. Best seller de l’année 2012, écrit par un historien de renom, il apporte de nombreuses réponses à cette question. Avec ce livre totalement à charge, Lucian Boia est sans concession pour son pays et les travers de ses concitoyens.

Il tente de répondre aux grandes questions suivantes :
– Pourquoi la Roumanie est en retard dans son développement par rapport aux autres nations européennes ?
– Comment s’est construite la Roumanie ? Quelles ont été ses sources d’inspiration ?
– Existe-t-il vraiment une nation roumaine ? Quid des minorités ?
– Quel rapport entretient le pays avec ses origines ? Ses habitants sont-ils des descendants des Romains ou des Daces ?
– Pourquoi la dictature s’est développée sans grande opposition ?

Dans une deuxième partie, Lucian Boia revient sur l’histoire récente, le XXe siècle et ses évènements douloureux: l’holocauste, le communisme, le personnage de Ceauşescu et révolution et l’époque contemporaine.

Sans tout vous dévoiler, voici quelques idées développées :

J’ai apprécié la partie traitant de la construction du mythe national. Avant le XXe siècle, le modèle culturel de référence était la Grèce. Puis les élites intellectuelles ont voulut présenter la Roumanie comme une île latine au milieu d’un océan slave ( “insula latină într-o mare slavă” ) et le pays s’est tourné vers l’Ouest et la France. Ses artistes et ses architectes se sont inspirés des nôtres. On a également calqué  les institutions. La constitution de 1866 quand à elle est une copie de la constitution belge.
Le mimétisme et la passion pour Europe occidentale s’expriment également à travers la langue. En 1860, en pleine période de francophilie, l’alphabet latin devient officiel et supplante l’alphabet cyrillique. Autre exemple en 1989, à l’occasion d’une énième de réforme de l’orthographe, on se demande si le “î” n’est pas trop “slave” par rapport au “i” ou “a” qui sonne plus “latin” ou “pro occidental”.
L’occidentalisation, ce processus pour se “démarquer de l’Europe orientale, des barbares”.

L’auteur utilise l’expression  “Formele fără fond” (la forme sans le fond), titre d’un chapitre,  pour parler de cette apparence de démocratie moderne qui caractériserait son pays. Dernière la façade, la réalité est corruption et le clientélisme. Un contexte dans lequel, le personnage du Conducător (surnom de Ceaucescu) a toute sa place.

La question des origines est également sensible. Au XIXe siècle, on a un temps présenté les roumains comme des descendants direct des romains, allant même jusqu’à considérer que l’Histoire de la Roumanie débuta à la fondation de Rome en 753 av. J.-C….
Plus tard dans, les roumains sont devenus les descendants des valeureux Daces, l’équivalent de nos gaulois. Il y a une obsession de recherche d’un passé glorieux.
On a aussi tenté de construire le mythe de la Roumanie, terre d’affrontement du monde chrétien contre l’empire Otoman.

Le communisme

A priori rien ne laisser supposer que la Roumanie fut une terre propice au communisme : une population majoritairement rurale, très peu instruite avec peu d’industriels. Le parti communiste compte moins de 1000 adhérents en 1940. Pourtant c’est la Roumanie qui va connaître la dictature communisme la plus violente d’Europe de l’Est.
Durant ses 45 ans d’existence, le régime aura évolué: le pays est passé d’un communiste « internationaliste » dans les années 1950 à un communiste “nationaliste” avec Ceauşescu.
A l’arrivée,  la transition, contrairement aux autres pays du bloc Est, s’est faite de façon très violente avec plus d’un millier de morts ; mais en douceur sur le plan de institutions : tout reste en place et change de nom, les personnes au pouvoir ne changent pas réellement. Par exemple, l’Académie de la République Socialiste de Roumanie est redevenue l’Academie Roumaine et ses membres sont restés en poste. Le président Ion Iliescu, qui sort des urnes en 1990 est un ancien membre du Comité central du parti.
L’hypocrisie est totale quand le parlement, sous Băsescu, vote un texte déclarant l’ancien régime communiste illégitime et criminel.
Ainsi, on parle de démocratie originale : il n’y a pas de réel rejet du communisme, mais plus du système.

Un ultime chapitre traite de la saga politique de l’été 2012 : le président Traian Băsescu est suspendu par le parlement qui l’accuse d’avoir outrepassé ses prérogatives. Le référendum qui suit, supposé confirmer la décision, est invalidé faute d’atteindre les 50% de votants.

La controverse

Évidemment, le livre a fait polémique à sa sortie. Et tout le monde n’est pas du même avis  que Lucian Boia ; dans cet article d’Adevărul (le blog du grand quotidien national), Matei Udrea en février 2013 titre “De ce nu este România altfel. Adevărurile lui Lucian Boial” (Pourquoi la Roumanie n’est-elle pas différente, la vérité de Lucian Boia). Il démonte plusieurs arguments formulés par l’auteur du livre. Entre autres :

Quand Lucian Boia critique l’entrée tardive de la Roumanie dans le Moyen Age qui expliquerai le retard actuel, il réplique que des pays comme, les USA, le Canada ou l’Australie ont été créés bien plus tard et n’accusent pourtant pas de retard.

Quand Lucian Boia prétend que le Roumain est la moins latine de toutes les langues romanes, Matei Udrea sort une étude d’un linguiste italo-américain de 1949 qui calcule l’éloignement des langues latines avec leur ancêtre suivant la phonologie, les inflexions, la syntaxe, le vocabulaire et les intonations. Le roumain (23.5%)  est bien derrière l’espagnol (20%) et le l’italien (12%),  mais devant le français (44%).

Quand  Lucian Boia écrit que la dictature de Ceaucescu s’est développée sans problème, que les gens se sont  facilement adaptés, Udrea parle lui des centaines d’opposants exécutés, emprisonnés et exilé. Il explique, que l’opposition au régime, totalement décimée dans les années 60 s’est reconstruite tant bien que mal.Il cite la grève des  mineurs de Valea Juiliu  en 1977, ainsi que la révolte de Brasov en 1987, prémices de la révolution.
L’article a aussi fait réagir ses lecteurs : 205 commentaires !

      Tout cela peut sembler violent. “ Pourquoi la Roumanie est -elle différente ? ” est un livre de contre propagande, qui veut mettre à bas les mythes.
On peut reprocher le manque de cohérence  d’ensemble, j’ai eu l’impression de lire une liste de griefs, sans liens évidents entre les parties.
Le fait de ne parler uniquement des points négatifs est volontaire mais peut laisser une idée tronquée de la Roumanie à celui qui souhaite découvrir le pays.

Peut-être suis-je facilement manipulable mais j’aime  ce lien, créé au XIXe siècle entre Bucarest et Paris.  Je suis aussi sensible à cette “île de latinité” en pleine Europe de l’Est. Si peu de gens en France savent que le roumain est une langue latine ; j’ai eu l’impression de découvrir un trésor caché en l’apprenant. Quelque chose d’accessible (il est plus facile d’apprendre une nouvelle langue latine que de se lancer dans un idiome slave), bien qu’ignoré.

On attend une traduction de l’oeuvre en français, je vous tiendrai au courant.
Si vous souhaitez vous lancer sa lecture, il existe une version en ligne et en roumain sur Scribd: http://fr.scribd.com/doc/124403884/Boia-De-ce-este-Romania-altfel

Ce blogueur helvétique a aussi écrit une petite analyse du livre.
Il salue le travail de Lucian Boia. Ce n’est pas le cas de l’unique commentaire de l’article, je vous laisse découvrir.

Bonne lecture.

Motifs oeufsLa Roumanie étant un pays à majorité orthodoxe, Pâques se fête un mois plus tard que chez les catholiques ; début Mai cette année. Les orthodoxes calculent la date de Pâques dans le calendrier Julien et les cathaoliques dans le calendrier Gregorien (pour comprendre la différence entre les deux, c’est par ici). Bref, en négociant bien, on peut fêter deux fois Pâques.
À Focșani, ville du sud de la région Moldavie, j’ai eu la chance de participer aux célébrations. Il y a quelques traditions très sérieuses et d’autres plus amusantes.

Tout commence le samedi soir, à minuit, lorsque tous les habitants de la ville se rendent dans leur église de quartiers (pour nous, c’était l’église de la place principale, Piața Unirii). Chacun apporte sa petite bougie et le prêtre, après la cérémonie, transmet une lumière qui provient du tombeau du Christ à Jérusalem*. Les églises sont pleines, la foule attend à l’extérieur et chante, je n’ai pas trop l’habitude de voir ça… C’est très joli tous ces lumignons en pleine de nuit.

Slujba

À partir de ce moment, et pendant les 40 jours suivants, quand une personne en salue une autre elle commencera par dire « Christos a înviat » (le Christ est ressuscité) et l’autre de répondre « adevarat a inviat » (vraiment, il est ressuscité) : en famille, entre ami, au téléphone, au chauffeur de taxi … J’ai même vu, la fin d’un concert de Proconsul, le chanteur lancer un « Christos a înviat » a la foule qui lui a répondu d’une seule voix. Impressionnant.

[Wikipédia m’apprend que cette tradition existe dans toute l’Europe de l’Est chez les chrétiens.]

Chacun repart ensuite de son côté dans les différents cimetières de la ville pour aller déposer des bougies sur les tombes des proches décédés. Même effet surréaliste, ce cimetière remplis de monde à une heure du matin. L’ambiance y est chaleureuse, on se salue, on papote.

Enfin, avant de se coucher, nous rendons visite aux parents que retrouvons le lendemain pour un repas extrêmement copieux.

Après dégustation de tous les plats traditionnels (drob, cozonac, pasca …), je découvre une autre tradition : ici, pas d’œufs en chocolat cachés dans le jardin, mais de vrais œufs peints. Le jeu consiste à défier quelqu’un en frappant avec un œuf dans la main sur un autre œuf qu’il tient lui aussi. Juste avant de taper on dit « Christos a înviat » et l’autre répond évidemment ‘ adevarat a inviat’. Celui pour qui l’œuf est brisé a perdu, le gagnant peut défier d’autres convives.

Si l’explication n’est pas claire, j’ai trouvé cette petite vidéo. Les gens frappent un peu trop doucement à mon gout mais on comprend le concept 🙂

Ils sont fous ces roumains ! (et encore, les œufs sont durs non pas crus comme j’ai pu le penser …)

Oeufs

 

* Pour plus d’explications sur le feu divin qui apparait(rait) chaque année pour Pâques (et ce seulement en présence d’un archevêque orthodoxe), c’est par ici.

** Ce site recense les « Christos a înviat » dans 250 langues : Pascha Polyglotta

Photos urbaines, Hiboox.fr, Jeff – Licence CC Paternité, Pas d’utilisation CommercialeC’est cet article, paru dans Romania-Insider en Mars, qui m’a donné l’idée de ce blog.

On me demande régulièrement ce qui me plaît à Bucarest, ce que je trouve de particulier à cette ville !
Ce magnifique billet, écrit par Paul Wood, un blogueur anglais vivant en Roumanie depuis une quinzaine d’années, est un éloge à Bucarest. Il y décrit le plaisir d’habiter la capitale roumaine malgré ses travers…

Avec son aimable autorisation, j’ai traduit cet article.

Bucarest – La plus intéressante des villes d’Europe et peut-être la dernière ville européenne.

Cette photo, prise en mai 2011 par Davin Ellicson, un jeune et talentueux photographe Américain, nous offre un peu de l’étrangeté et de la vitalité de cette ville. Il la commente :

“Bucarest possède vraiment un des tissus urbain les plus uniques parmi toutes les capitales européennes. La magnifique architecture d’entre-deux-guerres est dans un spectaculaire état de délabrement, par dessus lequel s’ajoute, de façon irrégulière, différentes caractéristiques du XXIe siècle”.

Une autre belle photo, qui aurait pu être prise n’importe où dans la ville, [l’auteur parle de town, il précise que, selon lui, Bucarest est plus une petite ville [town] qu’une mégapole [city] malgré ses deux millions d’habitants, ndlr].

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Je passe devant ça tous les jours – il y a tant de scènes de ce genre. Quand je dis aux roumains qu’habiter à Bucarest me rend heureux chaque jour, ils me prennent ou un fou ou un menteur et me répondent que je suis là pour les filles (qui sont effectivement très belles).

Bucarest regorge d’endroits magnifiques habituellement cachés à la vue; il y a beaucoup de vieilles églises et monastères, ainsi que des musées passionnants. Mais le plus intéressant ici, c’est de se promener dans les rues en partie abandonnées du  IXe siècle et de la fin du XXe siècle,  de ce centre-ville dit “historique”.

De nombreuses personnes, étrangers ou roumains me disent ressentir la même chose. Seules la Havane et Tbilissi, parmi les villes que j’ai visitées, ont le même sens poétique de la décadence. Mon père, un homme dont j’ai la fierté de dire qu’il haïssait le Communisme, aimait citer la critique marxiste du romantisme : Une ruine est toujours pittoresque pour le touriste ; nettement moins pour le pauvre qui vit dedans.

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Je suis un romantique je fuis probablement la ville de classe moyenne inférieure proprette dans laquelle j’ai grandi. Je devrais sans doute me sentir coupable du plaisir que je ressens dans les rues délabrées de Bucarest, mais je ne vois aucune raison de l’être.

Bucarest a été tellement nettoyée et ordonnée ces quinze dernières années où j’ai vécu ici que j’en ai oublié à quel point cette ville est particulière. Les photos font ressortir cela. Paradoxalement, mais tout en Roumanie est paradoxal, Bucarest est totalement déplaisant et pourtant l’endroit le plus agréable qu’il soit.

Une ville de film noir. Où les gens fument encore dans les restaurants (La Roumanie est toujours un pays libre), où il y a toujours des femmes fatales (et même beaucoup). Les hommes sont des hommes et les femmes des femmes et cela contente tout le monde. C’est la ville la plus intéressante d’Europe, voir la dernière ville européenne.

Quelle autre capitale européenne est autant désinvolte, aussi différente, aussi pleine d’énergie et de côtés obscurs à la fois et oui, aussi peu européenne au sens moderne, malgré la multiplication des centres commerciaux, des hypermarchés, des consultants étrangers grassement  payés et des autres horreurs de notre monde moderne ? Je sais que les rues deviennent des rivières impraticables quand il pleut. Je sais que je devrais être content quand les nids de poules et les trottoirs sont rénovés avec les fond européens, mais je ne le suis pas. De façon totalement irresponsable, depuis ma première visite en 1990, je jouis de la beauté que je trouve dans la déréliction.

Par Paul Wood.
Merci à lui de m’avoir permis de traduire son article. N’hésitez pas à faire un tour sur son blog, sa page Google+ !

Merci à Andra d’avoir déniché cet article.

Crédit :

Photo I love Bucarest : Photos urbaines, Hiboox.fr, Jeff – Licence CC Paternité, Pas d’utilisation Commerciale
Paysage urbain : Davin Ellicson – Série iBucuresti – Livre à venir (2014)

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